Entretien avec Natalia Yurchenko

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Acrobaticsports : Comment avez-vous commencé la gymnastique ?
Natalia Yurchenko : J’ai commencé en 1972 à l’âge de 7 ans, après avoir suivi une amie dans une salle de gym locale. Mon coach de l’époque, Galina Khasanova, a remarqué quelque chose de spécial en moi et a décidé de m’emmener dans un célèbre club de gymnastique à Rostov sur le Don, où Vladislav Rastorotsky était entraîneur.

AS : Selon vous, quelles étaient vos forces et vos qualités pour ce sport ?
NY : En tant que jeune athlète j’étais certainement l’enfant la plus courageuse, travailleuse et facile à entraîner. C’était mon point fort.

AS : Qu’est-ce qui vous plaisait le plus dans la gymnastique ?
NY : L’artistique. Avoir du talent artistique en gymnastique était aussi nécessaire que de savoir enchaîner les figures. J’ai toujours adoré le cours de ballet quotidien d’une heure. C’était un enchantement! Malheureusement, j’ai dû lutter avec l’expressivité en musique. Je n’ai jamais eu l’air aussi naturel que certaines gymnastes de mon époque comme Natalia Shaposhnikova. Je savais que je ne pourrais jamais être comme elle. Son exercice au sol sur “Casse noisette” m’a fait adhérer à la gymnastique! J’ai essayé au maximum de développer les bases de la danse tout en restant fidèle à moi-même –timide mais confiante, calme et réservée mais pleine de profonds sentiments intérieurs.

AS : Qui étaient vos idoles ? Avez-vous pris d’autres gymnastes en exemple ?
NY : Durant l’été 1976, je me souviens avoir regardé les Jeux Olympiques à Rostov sur le Don avec les autres enfants. La performance exceptionnelle de Nadia Comaneci nous a rendu jaloux parce qu’habituellement les Russes étaient les imbattables favorites. On s’est senti soulagé avec les performances ahurissantes de Nellie Kim et Ludmilla Tourischeva. En plus de Ludmilla, il y avait une gymnaste de Rostov sur le Don, Svetlana Grozdova. Et nous étions ravis de voir la petite et si mignonne Maria Filatova.

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Ludmilla Tourischeva

AS : Qui vous a entraîné pendant votre carrière, et où vous êtes-vous entraînée ?
NY : Quelques semaines après les Jeux de 1976, à Rostov sur le Don, Vladislav Rastorotsky est venu voir un de nos entraînements. C’était une surprise. Je savais que j’étais plus avancée que les autres filles de mon groupe, donc j’avais le sentiment qu’il pourrait me choisir. C’est ce qu’il a fait. L’idée de Rastorotsky pour gagner était de développer pour ses athlètes des mouvements « signature » qui les distinguaient des autres gymnastes. Il est le seul à m’avoir entraînée à Rostov sur le Don, avec l’aide d’assistants.
J’ai aussi eu plusieurs chorégraphes dans ma carrière et je les ai tous adoré ! C’étaient tous des gens passionnants et émotionnellement forts qui m’ont appris comment mettre de l’âme dans la danse. Mon chorégraphe principal, Alexandr Karasev du « Dinamo » Rostov m’a tout appris du ballet classique. La chose amusante c’est qu’il devait me faire travailler sur des combinaisons de sauts dont beaucoup d’éléments étaient masculins.

AS : Quelle a été votre première compétition internationale importante ?
NY : Ma première compétition internationale a été le Junior Friendship Tournament en 1978 où je suis arrivée 5ème du concours général et où j’ai obtenu la médaille d’or aux barres asymétriques et dans la compétition par équipe. Ce tournoi a marqué un tournant dans ma carrière car c’était la première fois que je n’étais pas tombée de la poutre dans une compétition majeure et mon entraîneur a vraiment commencé à croire en un grand futur pour moi dans la gymnastique.

AS : Quel principal souvenir gardez-vous de votre carrière ?
NY : Ma compétition préférée a été la Coupe du Monde 1982. 1982 a été une année extraordinaire pour moi. J’étais enfin capable de présenter les 4 agrès à chaque tournoi ce qui n’avait pas été évident jusque là. J’étais dans une très grande forme, à la fois mentale et physique. J’étais en pleine confiance et j’ai vraiment apprécié ce tournoi qui représentait ma première apparition dans un grand événement international. J’étais très enthousiaste et sûre de moi. Néanmoins il y a eu des problèmes avec ma participation à cause du règlement – seules les participantes aux Championnats du monde étaient autorisées à concourir. Des protestations ont été déposées par les officiels d’autres pays. Je ne sais pas comment les choses se sont arrangées. Nos entraîneurs et le staff ont fait du super boulot et ne m’ont jamais parlé de ce problème. Donc à l’époque je ne savais pas qu’il y en avait un. Tout était tellement merveilleux sur le podium, c’était encore mieux que tout ce que nous avions pu imaginer. Terminer à la première place et partager l’énorme Coupe du Monde avec ma coéquipière préférée et meilleure amie Olga Bicherova. Que rêver de mieux !
Mon second tournoi préféré a été les Universiades de 1985 à Kobe au Japon. Je savais que je ne pourrais jamais participer aux Jeux Olympiques donc pour moi les Universiades représentaient mon « mini Olympics ». L’ambiance au village étudiant était formidable. Le podium, le public, et la possibilité de concourrir contre Ecaterina Szabo, Lavinia Agache et d’autres gymnastes de classe mondiale ont rendu ce tournoi inoubliable. On a sympathisé avec de nombreux athlètes du monde entier. Chaque soir on célébrait les nouveaux médaillés avec toute la délégation. J’ai apprécié chaque moment !

Nathalia Yurchenko et Olga Bicherova

AS : Un mot sur vos créations, au saut de cheval et à la poutre ?
NY : Je suis très heureuse et très fière qu’il y ait autant de gymnastes aujourd’hui qui réalisent mon saut. Peu de gens savent qu’il a été inventé par un gymnaste russe, Victor Levinkov, pendant une compétition nationale dans l’ancienne URSS. Mais ce saut n’a pas été très bien accepté dans la gymnastique russe masculine. Donc mon entraîneur a décidé que je devrais le faire et j’ai commencé à l’apprendre. Au départ j’ai pensé que mon entraîneur était devenu fou et voulait que je me brise la nuque. Je n’arrivais même pas à m’imaginer comment je pourrais arriver sur le tremplin dos au cheval et sauter sans voir où je devrais poser mes mains. Mais j’ai commencé à l’apprendre, toujours avec les dents serrées, les yeux fermés par la peur. Au commencement je suis souvent tombée. Mes jambes étaient mal placées sur le tremplin, mes mains rataient le cheval. Après avoir répété le mouvement un millier de fois, c’est devenu facile et très dynamique avec une seconde phase de vol « haut et loin ».
Concernant ce saut, l’étude de la technique est très importante parce que les petites erreurs mènent directement à la chute qui peut être très dangereuse, spécialement quand on tombe sur la tête.
J’ai réalisé mon saut pour la première fois pendant la compétition “Moscow News” en 1982 et cela m’a permis de décrocher le meilleur score. Cette note m’a fait très plaisir et je pense que mon coach était très heureux et fier pour nous deux.
A la fin de l’année 1982, pendant la Coupe du Monde à Zagreb, les dirigeants de la Fédération russe de Gymnastique ont inscrit mon saut sur la liste des nouveaux éléments. Après s’être réunie, à la fin de la compétition, la FIG a rendu son verdict : le saut était accepté et entrait dans la classification mondiale des éléments sous le nom de saut Yurchenko.
La création du « Loop » est une histoire vraiment intéressante. Je m’entraînais sur la poutre à réaliser un saut arrière pour arriver en équilibre sur les mains mais ça m’était très difficile de rester sur la poutre et quasiment à chaque fois je rebondissais en arrière sur le sol, incapable de contrôler l’énergie de l’équilibre. A un moment je travaillais avec l’entraîneur de poutre et celui de ballet n’était pas loin. Me voyant incapable d’arrêter mon mouvement, cet entraîneur a suggéré de rouler sous la poutre. Seul un non gymnaste pouvait ne serait-ce que suggérer une idée qui semblait aussi folle. Mais j’ai essayé et ça a marché ! Voilà comment le « Yurchenko loop » a été créé.

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AS : Que pensez-vous de la gymnastique russe actuelle et de son évolution ces dernières années ?
NY : L’aspect spécial et unique du système soviétique était la sélection. Pour constituer les équipes de n’importe quel sport de compétition il fallait combiner beaucoup de critères, à la fois physique et mentaux, comme le goût du travail ou l’esprit de compétition. Pour la gymnastique, le gabarit physique, la souplesse, les orteils, les pieds, la structure des genoux, le niveau de force naturelle, ainsi que la taille et profil physique des parents du gymnaste étaient des facteurs pris en compte. Pour vérifier la coordination on faisait simplement courir vite les enfants – on voit tout de suite si c’est correct naturellement. Ainsi les entraîneurs sélectionnaient des enfants presque parfaits et s’efforçaient d’en faire les meilleurs.
La gymnastique a beaucoup changé depuis mon époque. En mieux ou en pire? L’adaptation aux nouvelles règles a été difficile. Mais j’apprécie vraiment que les figures soient maintenant récompensées. Je crois que cela rend le résultat plus juste – associer difficulté et exécution est très logique et clair. J’aime que la gymnastique russe soit restée collée sur l’idée de ce que la gymnastique doit être – artistique ! Toutefois pendant un moment ils ont dû lutter avec le manque de grosses difficultés. Mais quand je vois ces magnifiques gymnastes je me sens très fière de la façon dont elles portent nos traditions russo/soviétiques dans ce sport formidable. L’artistique, l’exécution et la passion sont ce qui rend la gymnastique russe si unique. Je ne vois pas ce qu’elles ont besoin d’améliorer à ce stade. Elles captent toujours notre attention même quand elles ratent ou qu’elles souffrent. Je les aime pour ce qu’elles sont. Contentons-nous de les regarder.

AS : Que faites-vous maintenant ?
NY : J’ai le sentiment d’avoir beaucoup encore à réaliser en tant qu’entraîneur et je suis ravie à l’idée de construire une nouvelle équipe. Avec mes associés je viens d’ouvrir ma première salle de gym « C.I.T.Y. »- Club Gymnastics Academy – International Team Yurchenko, située au cœur de Chicago, et j’en suis très heureuse! Dans cette salle, j’envisage de construire un programme très strict et rigoureux se concentrant sur les programmes Optional, Tops et Elite. Ca ne va pas être facile. Mais mon équipe est prête pour ce long et difficile chemin. Souhaitez-nous bonne chance !
J’ai créé également avec un autre associé une compagnie appelée « Yurchenko Gymnastics » qui édite une nouvelle collection de vêtements de gymnastique.

AS : Merci Natalia d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

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Acrobaticsports remercie tout particulièrement Mme Olga Bicherova pour son aide dans la réalisation de cet entretien

Avec l’aimable autorisation de Natalia Yurchenko